Affaire Grégory Villemin
L’affaire Grégory Villemin est sans doute l’affaire la plus médiatisée de France. Également appelée l’affaire du petit Grégory, elle est considérée comme exceptionnelle dans l’histoire juridique française en raison de sa longévité mais surtout par tout « l’engouement » médiatique autour d’elle.
Elle fait en effet l’objet de nombreuses théories depuis sa naissance le 16 octobre 1984, date du décès de la victime.
Ce crime relève de la Cour d’assises de la Côte-d’Or et a fait l’objet de nombreuses sollicitations de la Cour d’appel de Dijon.

Les faits
L’affaire commence en 1981, bien avant le décès de Grégory Villemin. En effet, les parents de ce dernier, Christine et Jean-Marie Villemin font l’objet de jalousie de la part de leur famille en raison de leur réussite et des différentes promotions dont fait le mari fait l’objet. Dès 1981, de nombreux appels téléphoniques sont passés auprès de la famille, que ce soit les parents ou grands parents de la victime. Ces appels constituent un harcèlement moral qui deviendra physique lorsque les parents de la victime subissent des incidents tels qu’une vitre brisée par un caillou ou un pneu crevé. Puis, des lettres de menaces concernant Jean-Marie Villemin puis son fils Grégory sont reçues par la famille. Fait troublant, le « corbeau » semble connaître de manière assez intime la famille Villemin, les appels et lettres indiquant des passages de la vie de celle-ci ainsi que des détails que seuls des proches de la famille peuvent connaître. La dernière lettre envoyé anonymement par un ou plusieurs individus nommé(s) le « corbeau » laisse penser que toute cette histoire de jalousie et de chantage se termine. En effet, cette lettre est rédigée en ces termes ; « Ceci est ma dernière lettre, vous n’aurez plus aucune nouvelle de moi. Vous vous demanderez qui j’étais mais vous trouverez jamais. ».
Le 16 octobre 1984 ; alors que Grégory, âgé de 4 ans, joue dans la cour de sa maison ; Mme Villemin signale la disparition de son fils, introuvable dans sa maison et aux alentours. Le corps sans vie du petit garçon est retrouvé par les gendarmes, alertés par sa disparition, plaqué contre un barrage dans la rivière la Vologne, pieds et mains liés, son bonnet rabattu sur la tête. Une quatrième lettre anonyme est postée le jour même pour revendiquer l’assassinat du garçon, lettre sur laquelle il est écrit « J’espère que tu mourras de chagrin le chef. Ce n’est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Voilà ma vengeance. Pauvre con. ».
Enfin, un dernier appel téléphonique est passé à un proche de la famille, l’enregistrement de celui-ci permet d’entendre distinctement le « corbeau » dire « Je te téléphone car cela ne répond pas à côté, je me suis vengé du chef et j’ai kidnappé son fils. Je l’ai étranglé et je l’ai jeté dans la Vologne. Sa mère est en train de le chercher, mais elle ne le trouvera pas. Ma vengeance est faite. ».

La procédure
Tout d’abord, une enquête préliminaire est lancée afin de récolter un certain nombre de preuves pour éclairer cette affaire qui apparaît comme un acte de folie. Les enquêteurs vont porter instinctivement leurs soupçons sur l’entourage familial, la proximité du « corbeau » et les tensions au sein de la famille laissant présager que le ou les coupables font parti de cet entourage.
Cette enquête préliminaire est réalisée sous l’autorité du juge d’instruction Jean-Michel Lambert jusqu’en 1987 et est reprise par le juge Maurice Simon jusqu’à sa mort en 1994.
L’autopsie du corps de la victime ne révèle aucune trace de violence apparente, les cordelettes retrouvées sur ses mains et pieds n’ont provoqué aucune égratignure et les vêtements qu’elle portait étaient propres. Ceci laisse penser que l’enfant connaissait le ou les coupables puisque aucune trace de lutte n’est détectée. De plus, les conclusions de l’autopsie permettent d’affirmer que la victime est décédée d’asphyxie, cependant, rien ne permet de déterminer si elle est morte noyé dans les eaux de la rivière ou ailleurs. Cette autopsie sera vivement critiquée car jugée trop rapide, « incomplète et bâclée » ne permettant pas de vérifier si l’ampoule vide et la seringue d’insuline retrouvées près des lieux présumés du crime ont provoquer chez l’enfant un coma hypoglycémique.
Des experts graphologues vont ensuite intervenir afin d’analyser l’écriture retrouvée sur les lettres anonymes envoyées à la famille de la victime. Ils désigneront tout d’abord Roger Jacquel, le beau-père du frère aîné de Jean-Marie Villemin, comme l’auteur de ces lettres. Mais, un alibi solide le mettant hors cause dans la mort du petit garçon, de nouvelles expertises sont réalisées. Plus d’une centaine de proches ou membres de la famille sont soumis à « l’épreuve de la dictée » qui consiste à recopier des pages d’écritures dont le texte écrit par le fameux « corbeau » afin de trouver des similitudes entre son écriture et celles de l’entourage familial. Sera alors privilégié l’écriture de Bernard Laroche, cousin du père de la victime.
Le lieu du crime est déterminé suite à de nombreuses reconstitutions et essais de différentes théories afin de mieux comprendre d’où le corps de la victime a été lancé dans l’eau.
De nombreuses pistes vont être privilégiées au cours de l’enquête au vu des différents indices et preuves accumulés par les enquêteurs durant des années.
La première piste qui comporte le plus d’éléments est celle de Bernard Laroche. En effet, une semaine après le crime, sa femme appelle les gendarmes depuis un café de manière insistante ce qui va intriguer ces derniers. Elle et Bernard Laroche vont être placés en garde à vue. Les soupçons des enquêteurs vont se confirmer lorsque Muriel Bolle, belle-sœur du suspect accuse Bernard Laroche d’avoir un lien avec le crime commis. Elle affirme en effet être présent dans la voiture de ce dernier qui a récupéré la victime avant de l’emmener à Docelles, lieu privilégié du crime. Le suspect serait parti avec la victime et revenir seul. De plus, l’écriture de Bernard Laroche concorde avec celle du « corbeau ». Le juge Lambert inculpe pour assassinat Bernard Laroche et renvoie la témoin chez elle, elle se rétractera quelques jours plus tard en affirmant avoir menti et disculpe ainsi son beau-frère. Les gendarmes doutent de la sincérité des déclarations de Muriel Bolle et Bernard Laroche, des discordances entre les deux déclarations étant relevées. Une addition d’erreur et de différents témoignages mettent en doute les paroles des deux individus.
Pourtant le mobile de la jalousie vis-à-vis du père de la victime, les conclusions des études graphologique et témoignages du voisinage concordant avec la déclaration de Muriel Bolle. Un arrêt innocentant le prévenu sera rendu par la chambre d’accusation de la Cour d’appel de Dijon.
Un évènement inattendu va alors se produire, le père de la victime, persuadé que Bernard Laroche est l’assassin de son enfant, va le tuer d’une balle de fusil en 1985, suite à la remise en liberté de ce dernier. Il sera condamné en novembre 1993 à 5 ans d’emprisonnement dont un avec sursis par la Cour d’assises de la Côte-d’Or et sera libéré en décembre 1993, soit deux semaines après son incarcération. Ceci est dû à un clémence en raison des dysfonctionnements exceptionnels de l’instruction. Jean-Marie Villemin sera réhabilité en décembre 2008 et Bernard Laroche fera l’objet d’un non-lieu post-mortem puisque, officiellement, il est mort inculpé et bénéficie ainsi de la présomption d’innocence.
Une deuxième piste, privilégiée par le juge d’instruction Lambert, est alors soulevée. Il s’agit de celle de la mère de la victime, vue à la poste le jour du drame, aux horaires coïncidant avec l’heure à laquelle la lettre de revendication du meurtre a été postée. Par ailleurs, aucun alibi solide n’a pu être apportée par la suspecte, son emploi du temps concorde avec les appels téléphoniques et des consommations téléphoniques importantes ont été enregistrées à son domicile. De même, l’écriture du « corbeau » semble concorder avec la sienne.
Elle sera innocentée en février 1993 en raison de l’absence d’une quelconque charge mise en évidence à son encontre.
Une dernière piste importante est mise en évidence, celle de Muriel Bolle, belle-sœur du premier suspect. Ce qui intrigue fortement les enquêteurs, est la fausse déclaration que cette dernière aurait donnée quelques jours après le crime ; ces derniers restent persuadés, encore aujourd’hui, que la suspecte tait certains faits. Elle est notamment accusée d’avoir participé de loin à l’assassinat, en injectant des doses d’insuline à la victime, doses retrouvées près du lieu présumée du crime. Encore aujourd’hui, Muriel Bolle clame son innocence et affirme que la déclaration qu’elle a donné aux enquêteurs l’a été sous le coup de la menace, un non-lieu a été prononcé pour insuffisance de charges.
Solution retenue par le ou les jugement(s):
L’instruction est toujours en cours aujourd’hui, les nombreux rebondissements observés depuis des années n’ont toujours pas permis de rétablir la vérité. A ce jour, aucun suspect n’a été jugé coupable et les soupçons portés sur certains d’entre eux ne permettent pas leur mise en examen.
Parmi les rebondissements observés depuis les années 2000 qui ont permis la réouverture de l’enquête, nous pouvons notamment noter :
2000-2001 : Des analyses de l’ADN relevé sur le timbre de la lettre postée en 1983 qui pouvait conserver la salive du « corbeau » sont réalisées. Cela s’ensuit d’un arrêt de non-lieu de l’affaire fixant la prescription au 11 avril 2011.
2002-2004 : L’État est condamné à des dommages-intérêts à Marie-Ange Laroche et sa sœur Muriel Bolle en réparation d’une « inaptitude à remplir sa mission ».
2008 : Une réouverture de l’enquête est demandée par les avocats de Muriel Bolle et par les parents de la victime.
2009 : De nouvelles analyses ADN sur les différents courriers adressés par le « corbeau » à la famille sont réalisées, mais aucun résultat n’est concluant puisque les traces identifiées ne correspondent à aucun des cent cinquante protagonistes de l’affaire.
2010 : De nouvelles investigations sont menées avec une nouvelle analyse des appels téléphoniques passés à la famille.
2012-2013 : De nouvelles expertises sont réalisées sur les vêtements et cordelettes retrouvés sur la victime.
2017 : Les enquêteurs de la gendarmerie réaffirment que le rapt de l’enfant était imputable de manière certaine à Bernard Laroche suite à de nouveaux examens sur l’affaire. Les époux Jacob, grand-oncle et grande-tante paternels de la victime sont mis en examen pour avoir été complices et/ou commanditaires de l’enlèvement en raison de nouvelles expertises graphologiques de certaines lettres.
Des soupçons vont être portés sur Monique Villemin, la grand-mère paternelle de la victime mais aucune mise en examen est réalisée en vertu du délai de prescription.
Juin 2017 : Le témoignage d’un cousin de Muriel Bolle qui séjournait au domicile de celle-ci après l’incarcération de Bernard Laroche affirme avoir reçu les confidences de sa cousine. De plus, il a assisté à des violences physiques subies par elle.
Une phrase retrouvée dans un registre situé à l’entrée de l’église de Lépanges sur Vologne lance un rebondissement dans l’affaire. Cette phrase signée de la main de Muriel Bolle dispose « C’est bien Bernard L. qui a tué Grégory, j’étais avec lui ». Une seconde garde à vue est réalisée mais la suspecte est remise en liberté sous contrôle judiciaire pour manque de preuves. De plus, ses avocats demande la nullité de cette garde à vue, assortie d’une Question Prioritaire de Constitutionnalité touchant aux conditions de sa garde à vue en 1984.
Juillet 2017 : Suicide du juge d’instruction Jean-Michel Lambert, laissant entendre que la coupable demeure la mère de la victime.
2018 et 2020 : Les mises en examen de Muriel Bolle en 2017 sont annulées
2020 : Des fuites dans la presse annoncent que les expertises stylométriques pourraient permettre d’identifier un ou plusieurs corbeaux qui avaient menacé les grands-parents et parents de la victime. Ce rapport n’avait pas encore été joint au dossier du juge d’instruction.
De nombreuses questions subsistent aujourd’hui ; les révélations faites par Muriel Bolle étaient-elles vraies ou fausses, le manque d’isolement au moment de l’affaire ayant-il joué un rôle ; des pressions ont-elles étaient faites par la famille pour taire les faits ? Qui aurait écrit les lettres, y aurait-il qu’un seul « corbeau » ? Les différentes erreurs commises lors de l’enquête, que ce soit pour la manipulation des pièces à conviction, la violation du secret de l’instruction par le juge et les avocats, l’atteinte à la vie privée des Villemin ou le parti-pris de la presse ont-elles joué un rôle dans la résolution de l’affaire ?

Impact médiatique
De nombreuses théories restent soulevées par l’opinion publique, la principale étant celle du complot familial. Certains pensent même que l’affaire est maudite en raison du suicide du juge d’instruction Lambert et de la crise cardiaque du juge d’instruction Simon. Beaucoup de mystères planent encore autour de cette affaire, une seule chose reste sûre ; les moyens de l’époque n’ont pas permis de découvrir qui étaient le ou les coupables, seuls les moyens actuels peuvent le permettre malgré l’ancienneté de l’affaire.
Il est important de préciser que c’est suite aux insuffisances de l’investigation criminelle menée par la gendarmerie nationale lors de cette affaire qu’à été crée la Section Technique d’Investigation Criminelle (STIC), devenue l’Institut de la Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (RCGN).
